Le Comte Centulo II de Bigorre

Centulo II de Bigorre était le frère de Gaston IV de Bearn (Maître Général de l’Ordre du Saint Sauveur de Mont Réal); à ce titre il participa au côté d’Alphonse le Batailleur et de son frère Gaston IV de Béarn à la « Reconquista ».

Si Gaston IV de Béarn n’eut jamais à prêter serment d’allégeance au Roi qui le considérait comme son égal, il n’en fut pas de même pour son frère tel que le montre les documents et l’article présent.

Il est à considérer que Centulo II de Bigorre, était chevalier du Saint Sauveur de Montréal, d’ailleurs dans l’acte des donations qui lui sont accordées en échanges de sa vassalité, nous retrouvons la possession de Belchite qui était déjà sous le commandement de Mont Réal et sous les ordres de son commandeur le Chevalier Ganlindo Sanchez. 

Les différentes propriétés énumérés dans cet acte ne sont pas données à charge héréditaire mais en viager, la possession en restant au Roi ou au Saint Sauveur de Mont Réal.

 

ALPHONSE IER REÇOIT LE COMTE CENTULO II DE BIGORRE COMME SON VASSAL ET LUI FAIT DIVERSES DONATIONS (1122) (Lacarra, Documentos para la reconquista del valle del Ebro, 1946, n°26).

« Au nom de Dieu, Ceci est la charte de convention que je fais, moi Alphonse, empereur par la grâce de Dieu, pour vous, don Centulo, comte de Bigorre et de Lourdes. Il m’a plu de mon libre mouvement et de ma propre volonté que vous deveniez mon homme de bouche et de main et que vous me fassiez aveu entre les mains de tout votre honneur, celui que vous possédez aujourd’hui ou que vous pourriez acquérir à l’avenir.

Dieu aidant, je vous donne en Espagne le château de Rueda avec sa villa ; item le tiers de tout l’honneur que le seigneur Eneco Galindez tient de Rueda ; item la moitié de Tarazona avec son territoire ; item la moitié de tout l’honneur que Ganlindo Sanchez tient de Belchite ; item la cité de Santa Maria de Albarracin, avec toutes ses appartenances, quand le Dieu tout puissant me l’aura donnée ; item en plus de toute la donation que j’effectuerai en votre faveur, 200 fiefs de chevalier en Espagne, quand je pourrai l’acquérir ici avec l’assistance de Dieu ; item chaque année je vous donnerai 2.000 sous, monnaie de jaca ; item mon cens qui doit me venir de la vallée d’Aure pour les vaches, je vous le donne afin que vous le teniez pour moi comme un autre honneur.

Enfin que vous demeuriez envers moi vassal fidèle et vrai, comme un vassal fidèle doit être envers son seigneur, de bonne foi sans aucune arrière pensée.

Faite cette carte en l’Ere 1122 au mois de mai, au lieu dit Morlaas.

Ceci est la charte d’aveu que je fais, moi don Centulo, comte de Bigorre et de Lourdes, à vous, mon seigneur, seigneur Alphonse, empereur, fils du Roi Sanche et de la Reine Félicie. Il m’a plu, de mon libre mouvement et de ma propre volonté, de devenir votre homme de bouche et de main, et de faire aveu entre vos mains de tout l’honneur que je possède aujourd’hui ou que je pourrai acquérir à l’avenir, Dieu aidant, pour demeurer envers vous vassal très fidèle et vrai comme un vassal fidèle doit être envers son seigneur, de bonne foi, sans aucune arrière pensée. »

COMMENTAIRE

Ce document est extrait du Cartulario grande de l’évêché de Saragosse.

Ce sont deux actes complémentaires relatifs à l’hommage prêté par Centulo de Bigorre au roi d’Aragon Alphonse Ier. Dans l’un, le Roi le reçoit comme vassal et lui donne comme « honneur » un certain nombre de biens ; dans l’autre, Centulo se reconnaît vassal pour les honneurs énumérés plus haut.

Ce serait ici proprement un acte d’aveu et dénombrement. La date est l’an de l’Ere 1160, c’est-à-dire en 1122(-38).

Les personnages

Alphonse Ier le Batailleur (1104-1134) Grand conquérant qui double la superficie du royaume d’Aragon par la conquête de la vallée moyenne de l’Ebre, de Tudèle à Saragosse. Il pousse des pointes profondes vers le sud en remontant les vallées du Queiles, du Jalon et du Jiloca. En 1122, date de notre acte, ont été conquises au sud de l’Ebre : Belchite (1119), Calatayud (1120), Daroca (1120), Tarazona (1119), Soria (1120)…

Il vient en particulier de remporter l’éclatante victoire de Cutanda (1120) contre les Maures qui prétendaient lui barrer la route de Daroca. Au lendemain de Cutanda, Alphonse était passé en France à la fois pour accroître son influence dans le sud ouest de la France, Béarn et Gascogne, et pour recruter de nouveaux contingents de troupes en vue de nouvelles expéditions.

Parmi les alliés des Aragonais, figurent Guillaume IX, duc d’Aquitaine, venu avec 600 lances, et Imad al-Dawla, roi musulman de Saragosse, luttant contre les Almoravides.

Le titre d’Empereur qui lui est attribué s’explique à la fois par sa suprématie sur les autres royaumes chrétiens et par la possession de la ville de Tolède. Alphonse Ier possédait en effet non seulement l’Aragon avec sa nouvelle capitale de Saragosse, mais la Navarre unie à l’Aragon de 1076 à 1134, et tout le royaume de Castille en vertu de son mariage avec Urraque, fille d’Alphonse VI de Castille.

L’unité des royaumes chrétiens semblait presque réalisée, mais ce n’était qu’une apparence sans avenir. En tout cas, Alphonse Ier possédait Tolède et comme Alphonse VI après sa conquête, il pouvait porter le titre d’Empereur. Son successeur en Castille, Alphonse VII revendiqua la même dignité et même se fera couronner empereur en 1135, couronnement différent du sacre royal.

On précise qu’Alphonse Ier était le fils de Sanche Ramirez (1063-1094) et de la Reine Félicie, fille elle-même d’Hilduin de Roucy : cas tout à fait classique d’un souverain espagnol prenant femme en France. Par leur mère, les Rois d’Aragon Pierre Ier et Alphonse le Batailleur étaient les cousins germains de Rotrou de Perche (également chevalier du saint sauveur de mont réal), l’un de leurs principaux alliés dans la guerre de reconquête.

Centulo de Bigorre :  Le Bigorre formait un comté au nord des Pyrénées avec comme villes principales Tarbes, Lourdes, Luz, Bagnères de Bigorre, Barèges. Le personnage central est Centulo II de Bigorre qui, avec son demi frère Gaston de Béarn, joua un rôle important dans la prise de Saragosse en 1118. Ils étaient fils de Centulo I de Bigorre qui avait déjà paru dans les guerres de la reconquête en 1086.

Les deux frères – qui étaient parmi les seigneurs français les plus en vue de l’entourage du Roi d’Aragon, sur le même rang que Rotrou de Perche – furent largement récompensés. Gaston de Béarn obtint un quartier de Saragosse et la seigneurie d’Unocastello : il fut le conseiller intime du Batailleur et mourut assassiné en 1130.

Centulo de Bigorre attendit sa récompense plus longtemps. Il l’obtint en 1122 quand Alphonse passa en France : il lui fit hommage et reçut comme fief les biens très étendus et dispersés qui sont ici énumérés. Centulo de Bigorre guerroya jusqu’à sa mort pour son seigneur. Il participa au grand raid méridional de 1125-1126, aux guerres dirigées contre les seigneurs castillans révoltés à la suite de la mort d’Urraque (1126) ; puis intervint comme négociateur pour mettre fin à ces hostilités.

Il prit part également à la dernière expédition d’Alphonse Ier dirigée contre Lérida : expédition aussi importante que celle de 1118 ; elle commença brillamment par la prise de Mequinenza (1133) ; puis s’acheva par le désastre de Fraga (1134) où Centulo de Bigorre trouva la mort ; Alphonse Ier mourut lui-aussi peu après dans des circonstances mal connues.

Eneco Galindez : Signalé comme seigneur d’Arguedas, de Sos, d’Abiego, d’Abagon et de Ricla.

Galindo Sanchez : Seigneur de Blechite ; possède des maisons à Saragosse.

Les noms de lieux

Ces noms nous font voir les régions où Centulo de Bigorre va être possessionné.

Rueda est situé sur le Jalon en aval de Catatayud. Elle a donc été prise avant 1120. Centulo y reçoit le château et ses dépendances, plus le tiers des possessions qu’un autre seigneur Eneco Galindez y détenait.

Tarazona est située sur le Quiles, elle est tombée en 1119. Centulo y reçoit la moitié de la ville avec son territoire.

Belchite est située sur le rio Aquaz. Elle est tombée en 1119. Centulo y reçoit la moitié des possessions qu’y détient un autre seigneur, Ganlindo Sanchez.

Albarracin, par contre, est située beaucoup plus au sud sur le Guadalaviar qui se jette dans la mer à Valence. Le Roi ne possède pas encore cette place mais songe à l’attaquer. Ce projet est à rapprocher du raid gigantesque accompli par le Batailleur en 1125-1126 qui le mena sous les murs de Valence, de Murcie, de Grenade et de Cordoue.

Visiblement, ce dessein était en train de mûrir dans son esprit.

Jaca est la capitale primitive de l’Aragon au temps où il n’était qu’un petit royaume montagnard.

La vallée d’Aure, vallée pyrénéenne située dans le département actuel des Hautes Pyrénées. Le torrent qui coule dans cette vallée s’appelle d’abord la Neste d’Aure, puis la Neste qui se jette dans la Garonne. Les droits de pâturages dans les hautes vallées pyrénéennes n’ont pas encore complètement disparu et obligent parfois à des accords internationaux.

Chaque 13 juin depuis 1375, les Français de la vallée de Roncal livrent à la frontière même aux Espagnols de la vallée de Roncal trois génisses pour droit de pâture… ; ailleurs, les communes de Mérens et de l’Hospitalet paient aux Andorrans pour user des pâtures de la célèbre « sulane d’Andorre » un loyer annuel élevé (8.500pesetas).

Morlaas est située dans le département des Basses Pyrénées, précisément en Bigorre.

Les termes employés

Homme de bouche et de main : vassal, allusion très nette au formalisme de l’hommage : prestation des mains et baiser sur la bouche.

Honneur : terre concédée par le Roi à charge du service militaire ; elles n’était concédée en principe qu’à titre de viager.

Aveu : normalement l’aveu signifie la déclaration par écrit de l’engagement du vassal. L’aveu est suivi de la description détaillée des biens formant le fief, ce qu’on appelle le dénombrement.

« cavalleria » : fief de chevalier, c’est-à-dire un fief dont le revenu est capable d’entretenir un chevalier, de lui fournir un armement complet et une monture et de lui permettre de vivre malgré de fréquentes absences.

Seigneur : senior. C’est le pendant de vassal – dont nous avons plus haut l’équivalent (homme de bouche et de main).

Dominus se fait plus rare. Vassal fidèle et vrai … envers son seigneur. Fidélité et loyauté sont deux qualités indispensables au respect d’un contrat : il faut en respecter la teneur dans le présent (loyauté) et s’y tenir à l’avenir (fidélité).

Problème général

un grand fief espagnol au temps de la reconquête : le fief de Centulo de Bigorre. Son importance : ce fief est très dispersé et très divers : Belchite, Rueda, Tarazona sans parler d’Albarracine sont dispersés sur des centaines de kilomètres.

Ce fief comprend, outre des terres, un sens perçu dans une vallée pyrénéenne et une rente annuelle de 2.000 sous qui sera certainement assignée sur une source particulière de revenus.

En somme, c’est une solde.

Chose plus curieuse, les deux intéressés font rentrer dans le fief des « honneurs » dont ils n’ont ni l’un ni l’autre la disposition: la cité de Santa Maria de Albarracin et 200 fiefs de chevaliers. Cette dernière mention nous montre qu’aux yeux du Roi, Centulo est avant tout un chef de bande ; il recrute des chevaliers et des soldats en faisant miroiter la promesse de récompenses ; puis après la campagne victorieuse, le Roi lui donnera les deux cents fiefs de chevaliers à charge de les distribuer à sa guise.

On voit à la même date Gaston de Béarn distribuer autour de Saragosse des terres aux Français qui avaient pris part à la campagne victorieuse de 1118.

Ce fief ne formait pas probablement la totalité de la fortune de Centulo II. Il pouvait posséder en dehors de lui des biens en toute propriété – des alleux – consistant en villages, maisons, terres, etc…

Ce fief était-il héréditaire ? En principe, les honneurs n’étaient que viagers et les Rois s’efforcèrent de les maintenir en cet état.

Cependant, ils eurent à faire face à un vigoureux courant contraire. Les vassaux détenteurs d’honneurs possédaient par ailleurs des biens en pleine propriété qui eux étaient héréditaires : une assimilation naturelle tendait à rapprocher les deux espèces de biens. Finalement, les honneurs devinrent héréditaires ; mais au temps d’Alphonse Ier et pour le cas de Centulo II, il n’en était pas encore ainsi.

Le seigneur jouissait-il dans son fief de droits de commandement étendus, comme cela existait en France ? On ne peut donner de réponse précise, en l’absence de textes et il faudrait probablement distinguer suivant les cas : celui du petit chevalier étant différent de celui de Centule de Bigorre. On peut pourtant tirer quelques enseignements du cas de Rotrou de Perche. Ce seigneur avait reçu comme honneur un quartier de Saragosse, la ville de Tudèle et celle de Corella. Or, on voit Alphonse Ier ne cesser d’intervenir à Tudèle sans que le nom de Rotrou soit signalé ailleurs que parmi les témoins ou même sans qu’il soit indiqué en aucune manière (fuero de Tudèle en 1127). Ilen est de même pour Corella (concession du fuero en 1130). On peut donc penser que tout étant des fiefs, ces « honneurs » ne valaient à leur possesseur que des droits de commandement réduits.

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